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Alger vu par Guy de MAUPASSANT

par gaby 21 Juin 2006, 05:05 4-COUFFIN- SOUVENIRS d'ALGERIE



ALGER
par Guy de Maupassant 

Féerie inespérée et qui ravit l'esprit! Alger a passé mes attentes. Qu'elle est jolie, la ville de neige sous l'éblouissante lumière! Une immense terrasse longe le port, soutenue par des arcades élégantes. Au-dessus s'élèvent de grands hôtels européens et le quartier français, au-dessus encore s'échelonne la ville arabe, amoncellement de petites maisons blanches, bizarres, enchevêtrées les unes dans les autres, séparées par des rues qui ressemblent à des souterrains clairs. L'étage supérieur est supporté par des suites de bâtons peints en blanc; les toits se touchent. Il y a des descentes brusques en des trous habités, des escaliers mystérieux vers des demeures qui semblent des terriers pleins de grouillantes familles arabes. Une femme passe, grave et voilée, les chevilles nues, des chevilles peu troublantes, noires des poussières accumulées sur les sueurs.
De la pointe de la jetée, le coup d'oeil sur la ville est merveilleux. On regarde, extasié, cette cascade éclatante de maisons dégringolant les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu'à la mer. On dirait une écume de torrent, une écume d'une blancheur folle; et, de place en place, comme un bouillonnement plus gros, une mosquée éclatante luit sous le soleil. Partout grouille une population stupéfiante. Des gueux innombrables vêtus d'une simple chemise, ou de deux tapis cousus en forme de chasuble, ou d'un vieux sac percé de trous pour la tête et les bras, toujours nu-jambes et nu-pieds, vont, viennent, s'injurient, se battent, vermineux, loqueteux, barbouillés d'ordure et puant la bête. Tartarin dirait qu'ils sentent le "Teur" (Turc) et on sent le Teur partout ici.
Puis, il y a tout un monde de mioches à la peau noire, métis de Kabyles, d'Arabes, de nègres et de Blancs, fourmilière de cireurs de bottes, harcelants comme des mouches, cabriolants et hardis, vicieux à trois ans, malins comme des singes, qui vous injurient en arabe et vous poursuivent en français de leur éternel "Cïé mosieu". Ils vous tutoient et on les tutoie. Tout le monde ici d'ailleurs se dit "tu". Le cocher qu'on arrête dans la rue vous demande: "Où je mènerai toi." Je signale cet usage aux cochers parisiens qui sont dépassés en familiarité.
J'ai vu, le jour même de mon arrivée, un petit fait sans importance et qui pourtant résume à peu près l'histoire de l'Algérie et de la colonisation.
Comme j'étais assis devant un café, un jeune moricaud s'empara, de force, de mes pieds et se mit à les cirer avec une énergie furieuse. Après qu'il eut frotté pendant un quart d'heure et rendu le cuir de mes bottines plus luisant qu'une glace, je lui donnai deux sous. Il prononça "méci mosieu", mais ne se releva pas. Il restait accroupi entre mes jambes, tout à fait immobile, roulant des yeux comme s'il se fût trouvé malade.
Je lui dis: - Va-t'en donc, arbico. Il ne répondit point, ne remua pas, puis, tout à coup, saisissant à pleins bras sa boîte de cirage, il s'enfuit de toute sa vitesse. Et j'aperçus un grand nègre de seize ans qui se détachait d'une porte où il s'était caché et s'élançait sur mon cireur. En quelques bonds, il l'eut rejoint, puis il le gifla, le fouilla, lui arracha ses deux sous qu'il engloutit dans sa poche et s'en alla tranquillement en riant, pendant que le misérable volé hurlait d'une épouvantable façon.
J'étais indigné. Mon voisin de table, un officier d'Afrique, un ami, me dit:

- Laissez donc, c'est la hiérarchie qui s'établit. Tant qu'ils ne sont pas assez forts pour prendre les sous des autres, ils cirent. Mais, dès qu'ils se sentent en état de rouler les plus petits, ils ne font plus rien. Ils guettent les cireurs et les dévalisent.
.......

 
 
 

Guy de Maupassant : Alger. Texte établi à partir de l'article Alger à vol d'oiseau paru dans Le Gaulois du 17 juillet 1881 et publié dans le recueil de voyage Au soleil. Numérisation et mise en forme HTML (8 décembre 1997) : Thierry Selva


commentaires

atika 21/10/2008 23:44

Maupassant a donné une image fausse sur la réalité de l individu algérien et il l a montré d une façon abominable  ... c est une représentation réductrice ...et malheuresment il n a pas fait attention a la beauté de l esprit de cet individu , aux relations humaines ...a l amour vrai...a l affection de la mère ...n est-ce pas un dénigrement raciste ? je suis fiere...je suis algérienne ...ce peuple nous a apporté  notre liberté .

:0023:Michel 06/07/2008 03:22

Très beau texte. Merci

Quichottine :0059: 05/07/2008 10:18

PS en lisant les commentaires je pense qu'il faut aussi remettre le texte dans son contexte historique.Un tel texte écrit aujourd'hui ne passerait pas, c'est certain, il est politiquement incorrect. De même, nous trouverions incorrectes les publicité de Banania...Je crois qu'il n'était pas vraiment "raciste", il ne faisait qu'utiliser les mots de son époque. Mais il se peut que je sois dans l'erreur.

Quichottine :0059: 05/07/2008 10:13

Bonjour, Gaby.Maupassant fait une bien jolie description... J'aime bien les récits de voyages.Juste une remarque... de mise en forme.Quand tes lecteurs arrivent par internet explorer, ils voient à la fin du texte que tu nous montres un [endif] et des tirets compris entre les deux signes qui servent au html d'habitude, plus petit et plus grand.Normalement, si tu retournes dans la fenêtre d'édition de ton article, tu vas pouvoir le supprimer.Bisous...

jane 26/05/2008 13:05

Ah ! Tu es donc revenue à ton blog ! Très bien écrit ce texte de Maupassant , on pourrait le faire étudier aux élèves pour leur montrer ce que fut l'attitude des Blancs envers les autochtones au XIXème siècle ! On ne peut en vouloir à Maupassant , l'époque était ce qu'elle était , et on ne peut juger avec le regard d'aujourd'hui les faits passés... Amitiés gaby !

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